La valeur suprême que nous souhaitons pour l’Allemagne est l’éternité. C’est pourquoi nous baptisons ce navire du nom d’un héros de ce peuple, du nom de Wilhelm Gustloff, immortel à nos yeux.
Robert Ley
Quand le régime nazi s’immisce dans la vie quotidienne, il ne fait pas dans la demi-mesure. Il s’intègre et régit alors toute l’activité mentale, sociale et physique de chaque individu pour le faire se sentir intégré à un collectif plus grand que lui. Tout était prétexte à garantir que le peuple ne se rebelle pas et garde une conscience collective forte. Cet aspect se ressent à travers les nombreuses mesures mises en place, à l’image de la « Gleichschaltung » ou « mise au pas » qui est un ensemble d’éléments cruciaux pour la propagande : la voiture du peuple « KdF-Wagen » qui se devait confortable et accessible, les nombreux appareils ménagers du quotidien ou encore pour les vacances à la station balnéaire KdF-Prora.
L’organisation derrière tous ces projets et cette planification millimétrée dans la vie allemande est la KdF, ou « La Force par la Joie ». Il s’agit d’une organisation du Front du Travail Allemand chargée de planifier des événements culturels en dehors du travail et d’offrir aux Allemands des loisirs, des lieux de vie ou des activités sportives partout en Allemagne. Le nautique et les croisières, en pleine expansion à l’époque, ne sera pas oublié et se traduit à travers 2 paquebots de prestige, le Robert Ley et le Wilhelm Gustloff, signés par le constructeur naval Blohm & Voss, pour développer le tourisme et les options de vacances pour les travailleurs allemands.
L’un d’eux fut plus connu que l’autre, le Wilhelm Gustloff. Ce navire de 208 mètres, prouesse d’ingénierie pour l’époque et bateau moderne, a surtout été un outil de propagande idéal du régime nazi pour ancrer toujours un peu plus l’idéologie de la Volksgemeinschaft dans les esprits, en promettant une croisière de rêve à prix accessible, fiable et de haute qualité. Il était le porte étendard d’une nouvelle génération de bateaux de croisière à l’allemande.
Son apparat va certes faire effet et l’idée de cette croisière va marquer, l’entrée en guerre de l’Allemagne et sa transformation en navire-hôpital va réduire en poussière ce rêve de vacances. Peu utilisé dans la guerre, le navire va vivre des heures sombres qui vont se transformer en cauchemar lorsqu’il sera réutilisé en 1945, quand il fut torpillé par un sous-marin soviétique, causant la mort de 6000 à 9000 passagers dans d’atroces conditions, ce qui en fera la plus grande catastrophe maritime de l’histoire.
Cet article va retracer toute l’histoire de ce paquebot, de la provenance de son nom, de sa conception à sa mise à l’eau, sans oublier son but stratégique dans la propagande jusqu’à son entrée en guerre et sa destruction…
L’assassinat du chef du NSDAP en Suisse
L’histoire du navire est intimement liée à un autre évènement qui a fait trembler l’Allemagne d’avant-guerre. Nous sommes début 1936 quand le destin d’un homme va croiser celui de tant d’autres avant lui : la lutte contre le nazisme. En plein hiver, un certain David Frankfurter, un juif yougoslave, fils de rabbin, réfugié en Suisse de 25 ans et étudiant en médecine, est profondément marqué par la montée en puissance d’Hitler en Allemagne. Il remarque l’antisémitisme grandissant dans la population. Il est particulièrement touché par la xénophobie, les exactions, pogroms et arrestations de masse.
En 1935, Frankfurter voit dans les lois de Nuremberg et la propagande nazie une menace directe à sa vie et à son peuple. Il prend peur de cette montée idéologique et compte taper un grand coup en Suisse, pour ne pas se risquer aux fortes sanctions allemandes.


Il décide alors de partir pour Davos en train dans le but de tuer Wilhelm Gustloff, chef et fervent activiste du parti nazi en Suisse fin janvier 1936. Armé d’un revolver à 10 francs acheté à Berne, il attend ou hésite plusieurs jours avant de passer à l’acte le 4 février 1936, sous une neige abondante. Le jeune yougoslave suivait de très près l’activité nazie et savait pertinemment où et quand se trouvait Gustloff en tout temps. Il attendit son retour de Berlin après la cérémonie des 3 ans de l’arrivée d’Hitler au pouvoir du 30 janvier 1933.
Accueilli sans méfiance réelle au domicile de la famille Gustloff à Davos avec sa mallette où se trouvait le pistolet, il est conduit jusqu’au bureau du dirigeant nazi. Lorsque Gustloff entre dans la pièce, Frankfurter sort le revolver et ouvre le feu à quatre reprises à la tête et au torse, le tuant sur le coup. Le jeune homme ressort et hésite à se suicider : il vient d’assassiner un chef nazi. Après son acte, il ne cherche pas à fuir : persuadé d’avoir agi contre le nazisme plutôt que pour des raisons personnelles, il se rend lui-même à la police suisse et revendique pleinement son geste. Frankfurter ne remettra jamais en cause son acte qu’il estime avoir fait pour réveiller les consciences. Il sera condamné à 18 ans de prison en fin d’année par les tribunaux.
Faire de Wilhelm Gustloff un martyr nazi
Cet acte fait le tour de la presse. Plusieurs articles de grands journaux suisses sont consacrés à Frankfurter et à l’enquête policière. L’Allemagne, première concernée, aurait pu laisser paraître un évènement triste, mais le régime nazi va exploiter immédiatement cet assassinat à des fins de mise en scène politique afin de faire de Gustloff un martyr. L’Allemagne manquant d’héros et de légendes, cette histoire va alimenter un rouage nazi bien huilé. Bien que peu connu du grand public de l’époque, Wilhelm Gustloff devient le premier responsable nazi assassiné par un Juif.
Dès lors, une grande cérémonie et d’immenses funérailles nationales sont organisées en février 1936. Son cercueil, orné de décorations nazies, va circuler à travers plusieurs villes depuis Davos jusqu’au cimetière où il fut enterré solennellement.

Adolf Hitler, bien présent aux côtés de d’autres dignitaires, préside en partie la cérémonie et décide de donner son nom à un nouveau paquebot de la KdF, la Kraft durch Freude, actuellement en construction aux chantiers Blohm & Voss de Hambourg. Hitler fait de ce chef nazi une icône pour le peuple allemand, à l’image des hommes tombés durant le Putsch de la Brasserie de 1923. Le paquebot aura donc purement comme représentation le nazisme.
Les bannières et les drapeaux de la nouvelle Allemagne sont désormais en berne ! Le parti et la nation font leurs adieux à Wilhelm Gustloff. La douleur que nous avons endurée se fait à nouveau sentir aujourd’hui ; nos pensées vont à l’homme que l’assassin juif a brutalement arraché à nos rangs. Nous pleurons et nous lamentons ! Levons haut le drapeau et marchons avec force pour poursuivre l’avenir allemand, pour lequel Wilhelm Gustloff a combattu et est mort. Repose en paix, soldat et chef ! Toi aussi, tu étais éternel pour nous, incarnant l’idéal du martyre, à l’instar de centaines de camarades qui ont assassiné Judas.
Journal d’État de Hesse
Le paquebot de prestige KdF-Wilhelm Gustloff
La KdF, « La Force par la Joie » au gouvernail
Le navire qui devait porter le nom d’Hitler portera alors le nom de Gustloff. Ce bateau a été commandé par une organisation nazie pionnière dans la vie allemande de l’époque : la « La Force par la Joie » ou « Kraft Durch Freude ». Véritable organisation de plus de 4000 employés et 100 000 volontaires régissant une très grande partie de la vie allemande hors travail pour les événements culturels, elle se distingue par sa volonté de proposer aux Allemands des activités ludiques toujours orientées vers le nazisme.
Les activités variaient : spectacles, compétitions sportives ou tout autre élément de la vie commune tournée vers les loisirs, qui se devait aussi exister pour renforcer le sentiment de « liberté » et de « joie » en dehors des exigences de la vie nazie. Chapotée par le Front du travail allemand de Robert Ley, cette organisation avait pour mission d’améliorer, conditionner la vie des Allemands et atteindre une efficience optimale.

Il fallait créer la Volksgemeinschaft, la communauté du peuple allemand, à travers le travail, l’exercice physique intensif, une vie sociale et professionnelle organisée et structurée pour que chaque individu atteigne son plein potentiel et en fasse bénéficier la communauté. La façon de pensée de chaque individu devait se placer dans la fortification de l’être aryen que les allemands doivent incarner : des travailleurs, des sportifs, des intellectuels et des personnes prêtes à faire la guerre pour assurer l’avenir et la grandeur du pays. L’élément central restait de rendre accessible au peuple et aux ouvriers à des activités loisirs de bonne ou très bonne qualité.
De cette idée, plusieurs projets d’ampleur virent le jour, la plupart sous l’impulsion d’Hitler lui-même. La KdF avait les moyens de ses ambitions : une voiture du peuple fiable, pratique et familiale : la KdF-Wagen, une station balnéaire gigantesque, tout équipée et peu chère : la station KdF-Prora et bien d’autres projets pour le peuple. On retiendra certainement l’un des projets les plus impressionnants de l’organisation qui est aussi dans les plans : le paquebot KdF-Wilhelm Gustloff et le Robert Ley. Par le développement de ce type de moyens, l’Allemagne se montre pour les travailleurs et surtout aussi à l’international : les projets enviaient comme ils étonnaient, en particulier les voisins occidentaux. Ils démontraient la volonté des allemands à atteindre des objectifs importants.
Voyager sur les mers
Cette fois, l’organisation cherche toujours à faire adhérer les ouvriers au régime par des propositions toujours plus spectaculaires et intéressantes pour égayer leurs quotidiens et cela va aussi passer par des voyages à travers les mers. Le tourisme n’était plus un luxe et en particulier ce domaine devint le programme le plus efficace et le plus rentable du Troisième Reich, d’autant plus que les principaux constructeurs et la capacité allemande permettait d’en produire, à l’image de la Hamburg America Line.
Cette volonté de vacances n’est pas nouvelle et se manifeste déjà à travers des croisières à bas prix dans des destinations lointaines sur des paquebots transatlantiques qui disposaient de lieux de vie modestes depuis le tout premier paquebot de l’histoire, le Prinzessin Victoria Luise, lancé en 1900.
A l’époque nazie, de gros paquebots ont été désarmés et beaucoup d’entre eux ont servi pour le transport à longue distance. Le résultat amène quelques années plus tard que toutes les croisières de la KdF sont complètes : du jamais vu dans un pays qui, quelques années auparavant, subissait une inflation record et une baisse drastique du niveau de vie. Malgré la fin de vie de nombreux bateaux de moyennes classes, l’Allemagne a les moyens de poursuivre la construction de navires et surtout booster ce marché qui pourrait rapporter gros à l’Allemagne au fil des années.
Lancement du paquebot
Sur l’initiative de Robert Ley, à la tête de la KdF, 2 paquebots luxueux, de prestige, furent commandés face à l’explosion des demandes. Il faudra attendre le 5 mai 1937, à Hambourg pour qu’un des 2 paquebots officiels de la KdF soit lancé, sous le nom d’Hitler, puis ensuite sous le nom de KdF MS Wilhelm Gustloff dans une grande cérémonie. La bouteille traditionnelle fut claquée contre la paroi du bateau, de nombreux discours eurent lieu : la veuve de Gustloff, Hitler, Ley… Des invitations sont envoyées et des bateaux sont affrétés pour inciter les gens à venir à l’inauguration.

Ainsi, le navire à vapeur s’inscrit toujours dans cette lignée qu’impose la propagande. Le deuxième paquebot, nommé Robert Ley, est aussi en construction en parallèle. Ils devaient être les premiers d’une longue lignée de super bateaux, environ 30 étaient prévus par la KdF.
La première plaque de quille1 de ce paquebot fut posée le 4 août 1936 au chantier naval du constructeur Blohm & Voss. C’est la KdF qui en est exclusivement le responsable pour réaliser tous les futurs voyages à bord. Ce bateau devait être l’exemple de vie dans le national-socialisme : une égalité forte des classes à bord dans les logements, tout le monde dispose des mêmes aménagements, de grands espaces ouverts de vie pour favoriser le communautarisme et les discussions entre allemands et l’absence de cabines intérieures fermées permettant une vue sur l’océan, un espace ensoleillé depuis chaque cabine et offrir à chaque personne une expérience unique.


Le navire se voulait révolutionnaire et de premiers croquis et publicités du paquebot virent le jour durant l’année 1936 dans les magazines et journaux allemands. De nombreux éléments du navire furent changés et déplacés et en finalité le Wilhelm Gustloff ne se révèle pas aussi révolutionnaire sur le papier, uniquement sur l’aspect de vie et de son utilisation pour le public.
208 mètres et 26 000 tonnes
Si on le décortique, le paquebot MS Wilhelm Gustloff a un coût de 25 millions de Reichsmarks (127 Millions d’€ actuellement) et fait 208 mètres de longueur, 56 mètres de haut pour 23 mètres de large. On dénombre 8 ponts pour une surface de 5000m². Il a un tonnage de 26 000 tonnes et est conçu pour transporter un total de 1 865 personnes dont 417 membres d’équipages.
Propulsé par 4 moteurs diesel MAN à 8 cylindres, 2 doubles hélices (4 pales par hélices) pour une puissance de 9500 chevaux, il peut aller à une vitesse de 15 nœuds, soit 29 km/h et à une autonomie maximale de 12 000 milles nautiques, soit environ 22000 km. Il dispose de 3 ancres : 1 à bâbord, 2 à tribord. Pour ce qui est de la surface habitable, le bateau dispose d’une seule classe de 489 cabines, dont 248 doubles et 241 quadruples, 50 salles de bains, 100 douches et 145 toilettes.
Au centre du navire se trouvent deux vastes salles à manger et de nombreux espaces de détente pour les voyageurs. Les passagers profitent de grands ponts promenade et d’un pont soleil avec transats, salle de sport, bars et piscine de 10 m de long sur 5 m de large. Les cabines disposent d’un système de sonorisation et de réception radio, tandis qu’un système de projection permet la diffusion de films sonores.
Toute la porcelaine, la nourriture, le mobilier et les décorations ont été choisies pour convenir à l’idéologie de la KdF. Tout est bon pour rappeler la Volksgemeinschaft.


Le paquebot comprend aussi des boutiques, salons de coiffure, ascenseurs et de nombreuses installations modernes. Pour la sécurité, il possède 22 embarcations de sauvetage, une coque à double fond, 13 compartiments étanches et des protections anti-incendie de dernière génération. Sa construction a créé de nombreux emplois et le régime nazi le présente alors comme un symbole du progrès technique et social allemand : la KdF se fait voir sous son meilleur jour, en plus d’y apposer son logo sur la cheminée du paquebot. Il ne comporte pas de classe de luxe, ce qui est un fait rare pour l’armement des navires de croisière de l’époque.
15 mars 1938, premier voyage en mer et essais maritimes de Blohm & Voss
Le bateau fut livré officiellement le 15 mars 1938 pour les essais et fut l’un des plus grands paquebots de la flotte mondiale. Ce même jour, le KdF-Wilhelm Gustloff fit son tout premier voyage en mer, pour 2 jours en Mer du Nord. De nombreux essais et mises au point furent réalisés durant ce laps de temps et durant cette préparation. Les constructeurs de Blohm & Voss participent à ce voyage inaugural, avec comme capitaine Carl Lübbe.
24 mars 1938, voyage de démonstration du KdF-Wilhelm Gustloff
Le 24 mars, quelques jours après les essais, le bateau est prêt pour un second voyage. Cette fois, ce n’est pas que l’équipage qui va embarquer, mais aussi une série de passagers soigneusement sélectionnés pour ce voyage inaugural du Wilhelm Gustloff. Pour ce voyage, la majorité des voyageurs ne sont pas officiellement allemands, car plus des deux tiers sont Autrichiens, à quelques semaines du référendum sur l’Anschluss qui va voir rattacher l’Autriche dans le Reich. Bien que l’annexion de l’Autriche ait déjà été annoncée par Adolf Hitler le 12 mars 1938, le régime nazi exploite pleinement l’événement à des fins de propagande encore une nouvelle fois.

Le reste des invités est lui aussi choisi pour servir cette mise en scène politique : 300 jeunes filles issues du BDM (Ligue des jeunes filles allemandes) ainsi que 165 journalistes embarquent aux côtés des Autrichiens et de l’équipage. L’idée reste d’impressionner durant cette croisière de trois jours. Les journalistes bénéficient de visites détaillées du paquebot organisées par la KdF elle-même.
La croisière est finalement présentée comme un immense succès, les participants repartant avec l’image d’un paquebot moderne qui va devenir très rapidement le paquebot le plus moderne du monde. Le Wilhelm Gustloff est alors à l’apogée de son époque, aussi bien médiatiquement qu’au niveau de la propagande qu’il émet. La croisière de grande qualité devient donc accessible et les allemands pourront désormais se l’offrir à l’avenir.
29 mars, voyage inaugural du KdF-Wilhelm Gustloff avec Hitler
Le 29 mars, Hitler visite le KdF-Wilhelm Gustloff avec joie, il passe dans les lieux de vie, les chambres, les lieux communs et semble satisfait voire enthousiaste de cette prouesse maritime. Il est photographié et immortalisé dans la presse publique. Après son départ du bateau, l’embarquement des passagers commença à midi et se poursuivit jusqu’à 14 h : le bateau est officiellement ouvert aux passagers. À ce jour, nous n’avons aucun élément nous permettant de trouver la destination de ce voyage, si ce n’est qu’il était destiné aux employés de Blohm & Voss et à leurs familles, à nouveau.

Voyages et croisières du KdF-Wilhelm Gustloff en 1938 et 1939
Dès lors, le navire perd peu à peu sa véritable utilité et commence à être utilisé à d’autres fins. En avril 1938, le paquebot accoste à Tilbury, près de Londres, afin de servir de bureau de vote flottant pour les expatriés allemands lors du référendum sur l’Anschluss, opération fortement médiatisée par le régime.
Entre 1938 et 1939, les croisières proposées par le KdF-Wilhelm Gustloff se dirigent en Scandinavie vers les fjords norvégiens, mais aussi vers l’Espagne, les Canaries et l’Italie fasciste pour divers missions d’aide. En mai 1939, une croisière est annulée afin de rapatrier depuis Vigo en Espagne les membres de la Légion Condor 2ayant soutenu Franco durant la guerre civile espagnole.
À l’été 1939, le navire effectue encore quelques voyages en Suède et en Norvège, servant même de « village olympique flottant » à Stockholm lors des Lingiades. Ce sont ses dernières croisières avant la guerre. Réquisitionné le 22 septembre 1939, il est transformé en navire-hôpital puis utilisé pendant la campagne de Norvège pour transporter des blessés de Narvik. En novembre 1940, il est finalement immobilisé à Gotenhafen afin de servir de caserne flottante pour les écoles de sous-mariniers allemands.
Durant la guerre, le navire va donc devenir une caserne, puis un navire-hôpital : bien loin de son utilisation initiale pour les croisières. Le paquebot de prestige subit de plein fouet la guerre de l’Allemagne en Europe. Dès lors, il ne sera quasiment pas utilisé, de part sa taille, son utilisation peu adaptée aux besoins de la guerre et à l’arrêt des loisirs au sens large du terme.
La plus grande catastrophe maritime de l’histoire
Le KdF-Wilhelm Gustloff réquisitionné pour l’Opération Hannibal
En 1944 et 1945, le vent commence sérieusement à tourner pour l’armée allemande. L’Allemagne recule sur tous les fronts : le front Est avec le rouleau compresseur soviétique a fait disparaitre plus de 80% des effectifs de la Wehrmacht, le front Ouest et Sud avec les Alliés ne laissent aucun doute : la capitulation approche à grands pas.
De cette situation dramatique, en découle un exode gigantesque des populations allemandes. Hommes, femmes et enfants, fuyaient désespérément leurs foyers dans l’espoir d’échapper à la guerre qui se rapproche. Ils se dirigeaient vers la côte, vers la sécurité des ports de Pillau ou de Gotenhafen dans l’espoir d’y être évacués vers l’ouest. Après avoir enduré l’hiver rude et la défaite en approche, la population espérait être secourus par le reste des forces allemandes.
Mais les civils sur les côtes attendent ce qui pourrait être leur seule porte de sortie : l’opération Hannibal. Cette grande opération de sauvetage devait mobiliser 4 grands paquebots et récupérer dans différents ports la population encore présente : Gotenhafen, Kiel, Flensbourg, Pillau… Cette opération était surveillée et entreprise par la Marine allemande occupée à gérer les nombreuses évacuations en attente de tous bords.
Le nombre de passagers est 7 fois supérieur à la capacité du navire
Mi-janvier 1945, les ports se remplissent considérablement dans l’attente des navires. Et pour cause, le KdF-Wilhelm Gustloff est l’un des paquebots de cette opération, malgré qu’il n’a plus pris la mer depuis 1940. Ce dernier quitte Gotenhafen dans la matinée du 30 janvier 1945, escorté seulement par deux torpilleurs. Jusqu’aux dernières heures avant le départ, des passagers continuent d’embarquer sans arrêt. Les responsables et membres d’équipage du bateau n’ont pas su arrêter l’afflux, face à la vague de peur et l’environnement oppressant. Civils, militaires, personnel du bateau ou familles de dignitaires nazis : tous embarquent dans le bateau à la hâte.
Prévu pour accueillir quelques milliers de personnes seulement, le navire est alors très vite surchargé avec près de 7 000 à 10 000 passagers, parmi lesquels quelques 4 000 à 5 000 enfants. La plupart sont des réfugiés de Prusse-Orientale et des marins et sous-officiers de la Kriegsmarine. Le nombre exact de personnes à bord reste encore aujourd’hui inconnu mais le bateau est plein et le nombre de passagers est 7 fois supérieur à la capacité initiale du navire.
L’objectif du KdF-Wilhelm Gustloff est de prendre la mer par la Baltique escorté par un seul navire torpilleur… dans une mer truffée de sous-marins soviétiques.
« Pour la mère patrie », « Pour le peuple soviétique », « Pour Leningrad » et « Pour Staline »
Le KdF-Wilhelm Gustloff reçut l’ordre de partir de Gotenhofen le 30 janvier 1945, 12ème anniversaire de l’accession d’Hitler au pouvoir, à 12h avec à son bord hypothétiquement plus de 10 000 personnes. Le bateau étant mal protégé et surchargé, il allait connaître un destin tragique dans les heures à venir.

Tandis que le KdF-Wilhelm Gustloff progresse lentement mais sûrement en mer Baltique non loin de Dantzig, le sous-marin soviétique S-13 commandé par Marinesko le suit avant de lancer, dans les alentours de 21 heures, une salve de torpilles qui se révèleront fatales. Elles sont tristement nommées « Pour la mère patrie », « Pour le peuple soviétique », « Pour Leningrad » et « Pour Staline ».
3 d’entre elles frappent le navire à la proue3, au centre et à la poupe : aucun espoir de ne pas couler n’existe. La première torpille détruit le compartiment de l’équipage à l’avant, la seconde torpille explose juste en dessous de la piscine et la troisième atteint la salle des machines, plongeant instantanément le bâtiment dans le noir complet. À bord, le chaos se déchaîne et des explosions, incendies, mouvements de foule et des passagers sont précipités dans les eaux glaciales de la Baltique. Une partie de l’équipage reste piégée derrière des portes étanches bloquées après l’impact et est pris au piège dans le navire.
6000 à 9000 morts
Il faudra moins d’une heure pour que le bateau disparaisse de la surface. Ceux qui survivent aux explosions meurent souvent d’hypothermie dans la mer Baltique glacée. C’est un massacre sans nom : on déplore environ 6000 à plus de 9000 morts, malgré près de 1 200 survivants secourus par le croiseur lourd Hipper : trop peu et hypothétique face au nombre exceptionnel de passagers à bord du Gustloff.
Le naufrage du KdF-Wilhelm Gustloff est un désastre et demeure la catastrophe maritime la plus meurtrière de l’histoire, bien plus meurtrière que celle du Titanic une trentaine d’années plus tôt. Beaucoup de victimes étaient des civils, mais le navire était considéré comme une cible militaire en vertu du droit international.
Pendant de nombreuses années, le monde extérieur à l’Allemagne ignorait tout du désastre du KdF-Wilhelm Gustloff et cet événement catastrophique était simplement devenu une autre perte tragique de la guerre. L’événement resta très longtemps dans l’ombre de l’histoire, jusqu’à nos jours.
Notes infrapaginales
- Sur un bateau, la quille est l’élément qui permet la stabilité du bateau dans l’eau pour éviter qu’il chavire. Il est la partie la plus basse qu’on puisse trouver sur un bateau. ↩︎
- La Légion Condor est une force armée composée d’environ 6000 hommes & soldats volontaires engagés de la Luftwaffe dans la guerre civile espagnole. Sous le commandement du général Hugo Sperrle, la Légion Condor était une unité autonome et mobile redevable qu’envers le général Franco. Elle était véritablement groupement militaire déployée en Espagne avec des camions, mobylettes, voitures, canons anti-aériens, des canons anti-char, des Panzer I, du matériel et des nombreuses pièces d’artillerie. Son point important reste cependant sa puissance aérienne, qui vit d’abord au début du conflit environ 100 avions dans ses rangs : bombardiers, chasseurs, de reconnaissance et même des hydravions. ↩︎
- Avant d’un bateau ↩︎
Sources
- « The Sinking of the Wilhelm Gustloff ». The National WWII Museum | New Orleans, 30 janvier 2020, https://www.nationalww2museum.org/war/articles/sinking-wilhelm-gustloff.
- The Wilhelm Gustloff Story. https://www.wilhelmgustloffmuseum.com/her_story.
- « Wilhelm Gustloff (paquebot) ». Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Wilhelm_Gustloff_(paquebot)&oldid=233236961.
- The Wilhelm Gustloff Story. https://www.wilhelmgustloffmuseum.com/deck_plans_-_blueprints.
- « Wilhelm Gustloff ». Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Wilhelm_Gustloff&oldid=233096294.
- Joie et travail : le destin du paquebot allemand Wilhelm Gustloff | Musées royaux de Greenwich. https://www.rmg.co.uk/stories/maritime-history/library-archive/joy-work-fate-german-cruise-ship-wilhelm-gustloff.
- Blog: Der Untergang der Wilhelm Gustloff – Die größte Schiffskatastrophe der Geschichte – EK-2 Publishing GmbH. https://www.ek2-publishing.com/blog-der-untergang-der-wilhelm-gustloff-%E2%80%93-die-groesste-schiffskatastrophe-der-geschichte.
- deutschlandfunk.de. « Vor 75 Jahren – Als die “Wilhelm Gustloff” versenkt wurde ». Deutschlandfunk, 30 janvier 2020, https://www.deutschlandfunk.de/vor-75-jahren-als-die-wilhelm-gustloff-versenkt-wurde-100.html.
- deutschlandfunk.de. « Vor 75 Jahren – Als die “Wilhelm Gustloff” versenkt wurde ». Deutschlandfunk, 30 janvier 2020, https://www.deutschlandfunk.de/vor-75-jahren-als-die-wilhelm-gustloff-versenkt-wurde-100.html.
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