Linz : À quoi aurait ressemblé la capitale culturelle allemande ?

ArchitectureHistoire

Je veux faire de Linz une ville d’art comme il n’en existe aucune au monde.

Adolf Hitler

C’est dans une petite ville non loin de Linz, à Braunau, en Autriche, que naquit un certain Adolf Hitler le 20 avril 1889. Hitler se révèle dans sa jeunesse être un mauvais élève et un adolescent obstinément rêveur. Il effectue de nombreux allers-retours entre Vienne et Linz, errant pour vivre. Il se prend de passion pour la ville de par sa culture et sa vie artistique, comme les opéras et théâtres. Il se découvre une vocation pour la peinture où il va échouer à 2 reprises à l’entrée à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne en 1907 et 1908.

Plus tard, ne gagnant pas son pain, il se retrouve en Allemagne où il combat avec un régiment bavarois. Il tombe amoureux de l’Allemagne. il rejoindra un petit parti en Allemagne qui deviendra le NSDAP à sa refonte en 1920. La suite est connue : son ascension sera fulgurante jusqu’au pouvoir en 1933. De là, sa vision deviendra gouvernemental puis ce dernier verra encore plus grand dès 1939 à l’international.

Et dans ce raisonnement de mondialisation du nazisme, Hitler n’oubliera jamais sa ville de cœur : Linz. Et à l’image de sa folle volonté de créer un ordre nouveau, celui de revoir les villes pionnières allemandes du parti passe aussi par un incontournable. On peut nommer Berlin ou Welthauptstadt Germania, Munich ou le berceau du nazisme, Nuremberg ou encore Paris : toutes les villes devaient subir ce remodelage pour convenir à son idéologie et Linz, non loin de Braunau, devait devenir la capitale de la culture et de l’art allemand. Elle se devait contenir de gigantesques galeries d’art, principalement alimentées par les pillages dans toute l’Europe pour le compte des nazis et de leur grandeur. La Galerie de Linz, comme elle est nommée, devait représenter le meilleur de l’art européen.

Cette thématique artistique nous mènera tout droit dans la grande organisation de spoliation d’art nazie entre 1939 et 1945, passage obligé pour la compréhension du projet de la Galerie de Linz. Nous allons mettre des images et des mots sur cette ville qui a marqué Hitler et qui était destiné à un grand avenir culturel en Allemagne, mais restera à jamais un projet utopique qui ne dépassera jamais le stade de maquette.

L’art et la peinture comme passion

Hitler naît à Braunau en Autriche. Depuis sa jeunesse, il prête une attention particulière à l’environnement qui l’entoure. Il a toujours été un passionné d’art et d’architecture. Le jeune Hitler a toujours poursuivi l’idée de devenir artiste peintre et peint en conséquence plein d’œuvres. Alors il se présente une première fois à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne quand il est majeur, à 19 ans en 1907. Convaincu de son talent, il se présente et se fait recaler. Un an plus tard, en 1908, il postule à nouveau et se fait refuser une nouvelle fois.

Trait malhabile. Composition confuse. Ignorance des techniques. Imagination conventionnelle.

Hitler est abasourdi par ce deuxième résultat négatif qui lui arrache son rêve des mains, d’autant qu’il ne pourra plus se présenter au concours. Il ne pourra pas accéder à l’Académie de part son comportement qui n’accède pas l’autorité et son travail peu approfondi. Dès lors, c’est la descente aux enfers pour le jeune autrichien à Vienne. Il a du mal à payer son loyer et vit dans un foyer pour homme, enchaine les petits boulots.

Il tente de vendre ses œuvres, sans succès. Durant ses années avant son accession au DAP, le parti national allemand, l’ancêtre du NSDAP, Hitler aurait peint entre 2000 et 3000 œuvres. En 1925, Hitler en artiste insatisfait et dépourvu de prestige, imagine et pense même plus loin l’art qu’il aime par dessus tout. Il imagine alors être le directeur d’une « Galerie nationale allemande » à Berlin qui regrouperait grandes œuvres et tableaux en tout genre. Le projet imaginé ne bougera pas de son esprit, refoulé par les retours à la réalité de sa vie précaire et instable, jusqu’à qu’il ait, peut être un jour, les possibilités de réaliser ce projet.

Le projet, esquissé par Hitler dans son carnet de croquis, imaginait un édifice divisé en deux ensembles distincts qui formait un ensemble contenant l’un avec 28 salles et l’autre avec 32 salles. Dans ces notes, Hitler précisait quels artistes allemands du XIXᵉ siècle devaient y être représentés et dans quelles salles leurs œuvres seraient exposées. Il donnera plus de salles à certains et quelques salles pour d’autres, en accord avec ce qui était « l’art aryen ».

À un stade de son projet, il envisageait de consacrer cinq salles à l’œuvre d’Adolph von Menzel1, ainsi que trois salles à Schwind2 et à Böcklin3. D’autres regroupements étaient prévus : Carl Rottmann, Edouard von Engerth et Anton von Werner devaient partager une salle, tout comme Makart avec Karl von Piloty ; Wilhelm Trübner avec Fritz von Uhde ; Grützner avec Defregger ; ainsi que les artistes du mouvement nazaréen.

Hitler, chef d’un état totalitaire

Et pour cause, dès 1938, Hitler est le chef tout puissant de l’Allemagne. En 1933, il accède au pouvoir grâce à Hindenburg, plus tard, il obtient la majorité au Reichstag et les pleins pouvoirs. En 1934, il cumule la fonction de président du Reich avec celle de chancelier du Reich. La démocratie n’existe plus et les lois raciales sont en vigueur et se durcissent par les lois de Nuremberg. Le Führer parvient à mettre de son côté la presse, les institutions, l’armée, la propagande et tout l’appareil judiciaire et administratif.

Il parvient aussi à annexer l’Autriche avec l’Anschluss en 1938, son pays de naissance, et c’est à ce moment qu’Hitler sait qu’il pourra mettre à exécution ce plan « Galerie nationale allemande » à Berlin, qu’il va modifier pour une ville plus symbolique, sa ville de naissance, Linz en Autriche. L’image d’une galerie d’art dans sa ville le réjouit, d’autant qu’elle peut renforcer son image d’enfant du peuple. Mais tout se mélange aussi, plusieurs villes doivent être réaménagées également pour convenir à l’idéal national-socialiste.

Dès lors, Hitler choisit Berlin, Hambourg, Nuremberg, Munich et Linz comme des villes pionnières, des « Führerstädte » ou « villes du Führer ». Berlin deviendrait alors la Welthauptstadt Germania, la capitale du monde, Nuremberg le centre du législatif et politique nazi pour les congrès de Nuremberg et enfin, la galerie à Linz comme capitale de la culture.

Pour Linz, il pose sur papier cette fameuse « Galerie nationale allemande » qu’il veut construire et réaliser à tout prix. Il sera aidé par le nazi convaincu Hermann Giesler, son confident et ami qu’il charge personnellement de recréer Linz.

La « Galerie nationale allemande » à Linz comme projet d’architecture

Hitler a désormais tous les ingrédients nécessaires pour soigner son traumatisme de l’Académie des Beaux-Arts. Il peut désormais exprimer tout son art et ses envies pour refaire le monde à son image, sans que personne ne le bloque. La galerie de Linz va donc prendre forme par des maquettes, plans et dessins quand Hitler n’est pas occupé à planifier de nouvelles conquêtes ou de nouveaux enjeux pour l’Allemagne.

Il entame donc un voyage en Autriche vers Braunau, proche de Linz. Il retrouve ses racines et dans un discours, il promet projets d’envergure et grandeur pour Linz qui devient alors la « ville du Führer ». Hitler est encore plus convaincu après une visite chez son homologue Mussolini à Rome, Florence et Naples en 1938 quand il découvre les musées italiens, qu’il trouvent magnifiques et d’une grande richesse.

Le Führer décida d’agrandir encore son projet pour coller à ce qu’il a vu. Il voulait désormais créer une galerie d’art sans équivalent en Europe, voire « le plus grand musée du monde », rassemblant les chefs‑d’œuvre de l’art européen. Si Berlin allait devenir la capitale du monde, Linz en serait la capitale culturelle. Plus loin encore, Linz, initialement une petite ville sur les rives du Danube, allait devoir maintenant éclipser la ville de Vienne, la ville où Hitler a été refoulé à l’Académie des Beaux-Arts par 2 fois et où il n’a que de mauvais souvenirs. Il n’a que de la méprise pour la ville et par l’éclat, la grandeur et la richesse culturelle qu’il souhaite créer à Linz, il compte révolutionner le monde.

Dans cette vision, la Galerie nationale de Berlin devait présenter le meilleur de l’art germanique, tandis que le futur musée de Linz serait consacré aux grandes œuvres du monde méditerranéen, en particulier du XIXᵉ siècle. C’est donc 2 complexes hors du commun qui sont prévus pour former un « Gesamtkunstwerk » national ou une œuvre d’art dite totale.

La capitale culturelle allemande et la plus grande galerie d’art du monde

Le décor est donc posé et Hitler s’attèle à penser grand et faire de la ville la galerie nationale allemande, mais surtout la capitale culturelle allemande, voire du monde. La globalité des croquis et réalisations pour le projet de Linz viennent de Hitler, qui y consacrait énormément de temps et d’énergie. En plus de combiner sa passion de l’art et de la peinture, la réalisation d’un de ses rêves de vengeance lui est à portée de main. Et pour cause, les dimensions du complexe sont exceptionnelles et plus la maquette prendra forme, plus Hitler en deviendra obsédé.

Le Musée de Linz réinventé : le Führermuseum et les installations

Linz se transformerait alors entièrement. La ville serait alors le Musée de Linz. Le complexe imaginé à Linz par Hitler devait former un vaste ensemble comprenant un opéra, un hôtel, un planétarium, d’une université, d’un institut de métallurgie, d’une place d’armes, d’un boulevard, d’un pont suspendu et de 2 tours abritant un mausolée pour les parents d’Hitler, ainsi qu’un théâtre. Une bibliothèque capable d’abriter jusqu’à 250 000 ouvrages était également prévue. Toute une zone de la ville était prévue et même une résidence de retraite personnelle d’Hitler quand tout sera « terminé ».

Linz : À quoi aurait ressemblé la capitale culturelle allemande ?
Maquette de Linz avec le Gauforum, aux abords du Danube | Archives de la ville de Linz

Le musée de Linz se doterait d’un musée colossal, aussi nommé le musée d’Hitler ou le Führermuseum, une des principales réalisations voulues. Le musée lui‑même, doté d’une façade monumentale d’environ 150 mètres ornée de colonnades, devait adopter le style néoclassique fasciste, le type d’architecture officielle du régime. Le projet prévoyait près de 36 kilomètres de galeries (4 à 5 fois plus grand que ce qui existe) destinées à accueillir quelque 27 000 œuvres d’art.

A côté du musée, Hitler projetait d’y construire un vaste décor politique dominé par un gigantesque Gauforum4. Un boulevard monumental, conçu comme « la promenade la plus idéale au monde », devait compléter cet ensemble. La ville devait devenir la vitrine culturelle du régime, symbole de la prétendue culture « aryenne » et du « Reich de mille ans ».

Linz : À quoi aurait ressemblé la capitale culturelle allemande ?
Maquette de Linz avec le Gauforum, aux abords du Danube | Archives de la ville de Linz

La « Commission spéciale de Linz » de Dresde

Une grande ville de la culture, la plus grande du monde, doit pouvoir contenir une grande quantité d’œuvres d’art du monde entier et d’artistes de tous horizons. Et pour cause, ce projet de musée à Linz va participer à la plus grande spoliation d’œuvres d’art de l’époque contemporaine à travers toute l’Europe. Tous les types d’œuvres sont visées : particuliers, musées et collections privées comme publiques.

Le 30 mars 1939, la Chancellerie du Reich chargeait le marchand d’art Karl Haberstock de répartir dans les musées allemands les œuvres d’art provenant des collections juives qui avaient été saisies à la suite de l’Anschluss5.

Le 21 juin 1939, tout s’officialise quand Hitler pose les fondations de l’organisation « Sonderauftrag Linz » ou de la « Commission spéciale de Linz » à Dresde. Il y nomme Hans Posse, grand conservateur de musée mais aux antécédents avec les nazis compliqués, pour prendre devenir envoyé de la Gemäldegalerie Alte Meister, « Galerie de peinture de Dresde ». Hitler a désormais une personne chargée exclusivement des œuvres : Hans devient alors celui qui va devoir récupérer, gérer et préparer la réalisation du grand projet d’Hitler à Linz et ne doit rendre des comptes à personne d’autre.

Posse dans Linz : À quoi aurait ressemblé la capitale culturelle allemande ?
Hans Posse, 1930. Bildarchiv, B11848 Nr_4589

Posse est alors responsable d’un projet le mettant en relation avec l’état-major nazi et Martin Bormann, le secrétaire privé d’Hitler. Ce dernier dispose donc d’un champ des possibles immense et avait comme idée de ne récupérer que les plus belles œuvres de toutes les époques et de toutes les périodes historiques qui ait existé depuis toujours., malgré qu’Hitler voulait plutôt massivement des œuvres allemandes et autrichiennes du 19ème siècle.

Les œuvres récupérées devaient être distribuées aux musées après la guerre, en fonction de leur qualité. Pour réaliser les attentes, Posse disposait alors de ressources illimitées et pouvait acheter comme il le souhaitait.

La partie immergée de l’iceberg : le vol d’art à travers l’Europe

Vous l’aurez compris, cette récupération d’art, cette organisation, doit servir à enrichir et donner au projet de Linz d’Hitler tout comme aux autres musées allemands des œuvres issues des nombreux pillages, ou achetées à bas prix sous la contrainte. Parfois Hitler payait lui même les œuvres si le tableau lui plaisait vraiment.

Il fallait permettre au grand Reich de posséder, en conséquence de leurs nombreuses victoires militaires, de nombreuses œuvres de haute qualité et de toute variété. Si Hans en était le directeur, il était accompagné d’une équipe de spécialistes à la pointe de l’époque : photographes, architectes, bibliothécaires, conservateurs d’œuvres chargés de l’épauler dans cette tâche.

Dès lors, Posse ne perd pas de temps et se consacre principalement à établir les listes de répartition des œuvres d’art spoliées aux Juifs d’Autriche. Ensuite, au cours de cette première année 1939-1940, Posse est donc amené à regarder le Plan Manstein, la campagne de France, l’opération Weserübung, la campagne de Norvège et du Danemark, se dérouler sous ses yeux et envahir des milliers de kilomètres. C’est l’occasion pour lui d’accéder à un nombre incalculable d’œuvres pour le projet de galerie à Linz et les musées allemands.

L’occident sous la spoliation d’art massive

Mais devant l’avancée des allemands, bon nombre d’œuvres du Louvre ou de musées célèbres français ont été évacuées : trop peu malheureusement pour tout sauver de cette spoliation nazie. Les nazis tombent aussi sur marché d’art très développé aux Pays-Bas, pays avec un nombre important de réfugiés juifs avec leurs possessions. Ils tombent alors sur un nombre important d’œuvres.

Dès l’été 1940, il entreprit un très grand nombre d’achats dans les territoires occupés de l’Ouest, en particulier aux Pays‑Bas et en France, malgré que ce sont des œuvres possédées par des Juifs qui sont principalement visés. Tout étant occupé en Europe, Posse n’a pas de mal à se procurer ce qu’il lui faut. D’autres déplacements professionnels le conduisirent également en Italie de Mussolini ou en Suisse, pour des œuvres plus discrètes.

La Dame à l’Hermine, Léonard de Vinci.
(valeur actuelle 350M€)
L’œuvre a été volée par les nazis en Pologne en 1939 et retrouvée en Bavière en 1945 lors de la vaste spoliation d’art nazie.
Portrait de jeune homme, Raphaël.
L’œuvre a été volée au musée Czartoryski de Cracovie en 1939 et n’a jamais été retrouvée à ce jour

Pour justifier les vols commis, les allemands avancent leur argument phare : le Kuntzschutz. Selon eux, il est question alors non pas d’un vol mais d’un principe de préservation du patrimoine artistique en mettant en sécurité les biens le temps de la guerre, alors qu’elles doivent meubler l’un des grands projets d’Hitler, la galerie d’art à Linz.

Les conquêtes s’amplifient et la commission spéciale prend de l’ampleur

Autour de Posse se forma rapidement une organisation solide chargée de gérer, stocker et conserver les œuvres qu’il avait acquises, ainsi que de les mettre à l’abri dans des mines en raison de la guerre. Toute une logistique entre en jeu pour faire acheminer les œuvres discrètement, et en particulier grâce à l’organisation « l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg », la « Force spéciale » du ministre du Reich aux Territoires occupés de l’Est Alfred Rosenberg. Chargés de trouver et récupérer les œuvres d’art comme les biens de la population dans les territoires occupés, l’ERR a joué un rôle principal dans la réalisation des objectifs de spoliation nazie à travers l’Europe.

Linz : À quoi aurait ressemblé la capitale culturelle allemande ?
Inventaire issu d’une base de données concernant plus de 40 000 objets d’art spoliés du Möbel-Aktion de l’ERR lors des pillages nazis en Europe

Le centre logistique de cette structure se trouvait à Dresde, au sein même de la Gemäldegalerie, où tout y transitait. La commission se munissait de transporteurs privés et d’organisations de protection privées pour certaines œuvres plus importantes que d’autres.

À partir de 1940, les employés du musée furent responsables de l’inventaire central des œuvres entreposées dans les différents dépôts.

Par exemple, une grande partie des récupérations de la campagne à l’Ouest est transférée à la fin de la guerre dans trois mines près de Salzbourg, la plus connue étant la mine de sel d’Altaussee avec plus de 2 000 pièces.

Le front allemand vacille fortement

Le 1ᵉʳ juin 1941, Posse reçut en outre un assistant personnel : Gottfried Reimer (1911‑1987). La suite se profile pour le pillage d’art et va se poursuivre jusqu’à la fin de la guerre. Fin 1941, Hans Posse tombait malade d’un cancer et mourut en décembre 1942. Il fut remplacé par Hermann Voss, directeur de la Gemäldegalerie de Wiesbaden, en mars 1943 et reprit le travail de Posse en tant que chef du musée de Dresde et du projet d’Hitler.

A cette date, Voss assiste à la descente progressive aux enfers de la Wehrmacht : capitulation à Stalingrad, défaites nombreuses sur les fronts africains. Il mit un point d’honneur à intensifier son activité sur les achats d’art et laissa à Reimer la gestion des agendas des spoliations en vitesse. Il devint « Sonderbeauftragte für Linz » ou commissaire spécial pour le musée de Linz.

Ses acheteurs d’art disposaient de comptes spéciaux à travers l’Europe et dépensèrent environ 150 millions de Reichsmarks (l’équivalent de plus d’un demi-milliard d’euros actuels) pour la collection destinée au musée qui ne vit jamais le jour, et ce dès 1945. Parmi les acheteurs du Führer figurait Hildebrand Gurlitt (1895-1956), cousin de Wolfgang Gurlitt (voir à droite). Ironie de l’histoire, les trésors artistiques amassés par l’entourage d’Hitler au fil des ans n’atteignirent jamais Linz, mais durent être entreposés dans la mine de sel d’Altaussee à partir de 1944 afin d’être protégés des bombardements alliés.

1943, la Galerie de Linz montrée au grand public

En avril 1943, le public allemand découvrit le projet de Galerie de Linz par Hitler grâce à un numéro spécial de la revue d’art Kunst dem Volk, « L’Art pour le Peuple », dirigée par Heinrich Hoffmann6. Le projet s’annonce grandiose. Cette annonce dévoilait l’ambition de construire à Linz une vaste galerie d’art et révélait que l’Allemagne possédait presque déjà la collection réunie pour ce futur musée sans toutefois évoquer les méthodes employées pour acquérir une partie de ces œuvres. La propagande s’est chargée de cacher les spoliations partout en Europe.

La revue présentait des planches en couleur d’œuvres prestigieuses attribuées notamment à Rembrandt, Léonard de Vinci, Brueghel et Vermeer pour donner envie et impressionner. Jusqu’alors, seules deux pièces destinées au musée de Linz avaient été montrées au public, et leur destination finale était restée inconnue. Peu ou pas de choses ont été vraiment montrées.

Maquette de Linz

Tandis que l’Allemagne commençait à sombrer dans sa propre guerre, Hitler devient totalement accro à sa maquette de Linz qu’il visitait dès qu’il en avait l’occasion et des moments de libre. Il contemplait comme il modifiait à sa guise la maquette. Les plans ne feront alors qu’évoluer, encore et encore, alors que les Alliés et les Soviétiques se rapprochent inévitablement de Berlin.

Ses dessins furent transformés en plans détaillés et en une maquette à l’échelle, sous la direction de l’architecte Hermann Giesler.

Linz : À quoi aurait ressemblé la capitale culturelle allemande ?
Hitler devant la maquette de Linz, 1945.

La réalité du projet de Linz : un projet gigantesque inachevé

En 1945, les Alliés sont aux portes des frontières du Reich Allemand. La situation est très critique. Hitler ordonne de cacher et de dissimuler les biens volés. Il restera alors dès janvier 1945 dans son bunker de la Chancellerie du Reich de Berlin et n’en sortira pas vivant. Il passe alors ses derniers mois dans ses plans et projets, obsédé par la réalisation de sa ville d’art parfaite à Linz, comme pour échapper à la dure réalité de la fin imminente.

Même durant cette dernière période de sa vie, en avril 1945, il m’arrivait de m’asseoir à nouveau avec Hitler dans le bunker, penché sur les plans de construction de Linz, contemplant en silence les rêves d’antan.

Mémoires d’Albert Speer.

Le projet de Galerie à Linz et du Führermuseum ne dépasseront jamais le stade de projet et ne quitteront jamais les carnets de croquis et maquettes du Führer. Aucun des bâtiments et réalisations au programme dans ce Linz recréé n’a été construit, à part le pont des Nibelungen et ses structures de tête de pont, les « usines Hermann Göring » et les « établissements hitlériens ». A l’image de la Welthauptstadt Germania, les ambitions nazies auraient pu changer complètement la face du monde mais surtout à cause de la Galerie de Linz, changer toute la face de l’art Européen et plus largement mondial.

Linz : À quoi aurait ressemblé la capitale culturelle allemande ?
Grande maquette de Linz, au bord du Danube | Archives privées de Sarlay

150 millions de Reichsmarks et des milliers d’œuvres volées

Posse et Voss disposaient de moyens colossaux pour mener à bien le projet d’Hitler à travers l’Europe et dépensèrent environ 150 millions de Reichsmarks, soit approximativement 660 millions d’euros actuels, pour la collection destinée au musée qui ne vit jamais le jour, et ce dès 1945. On estime que Posse a rassemblé 1200 tableaux et que Voss en a réuni entre 2000 et 3000 depuis 1938.

En totalité sur toute la spoliation d’art dont faisait partie le projet de Linz, on estime qu’entre 1933 et 1945, 600 000 œuvres ont été volées, expropriées, saisies ou pillées par les nazis dont plus de 200 000 en Allemagne et en Autriche, plus de 100 000 en Europe de l’Ouest et environ 300 000 en Europe de l’Est.

Ironie de l’histoire, les trésors artistiques amassés par l’entourage d’Hitler au fil des ans n’atteignirent jamais Linz, mais durent être entreposés dans la mine de sel d’Altaussee à partir de 1944 afin d’être protégés des bombardements alliés, tandis que le reste des tableaux furent dispersés un peu partout en Europe. Les Alliés retrouveront une grande partie après la guerre, faisant de ce projet l’une des sombres ambitions d’un dictateur avide de grandeur et d’art.

Les plans de Linz sont probablement les plus anciens et sont considérés par les experts comme étant l’œuvre d’Hitler lui-même.

Ralph Giordano

Notes infrapaginales

  1. Peintre, illustrateur et graveur, Adolph von Menzel est l’un des deux peintres allemands les plus éminents du siècle. Hitler l’apprécie particulièrement, de part son art du mouvement réaliste et les représentations historiques de la vie de Frédéric II, l’idole d’Hitler. ↩︎
  2. Peintre autrichien reconnu du 19ème siècle. ↩︎
  3. Peintre suisse, il est l’un des principaux représentants du symbolisme allemand, courant artistique rompant avec la peinture académique et le naturalisme de la seconde moitié du XIXe siècle. ↩︎
  4. Forum régional ↩︎
  5. Annexion de l’Autriche au Reich Allemand ↩︎
  6. Photographe et très proche d’Hitler ↩︎

Sources


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