Prora Promenade

KdF-Prora : la station balnéaire colossale du régime nazi

Histoire

J’espère que nous continuerons à prendre soin des travailleurs […] D’un autre côté, nous devons tout faire pour prendre soin du peuple. Il est essentiel que les citoyens aient le sentiment que leurs dirigeants sont attentifs à leurs préoccupations, qu’ils ne mènent pas une vie facile, mais qu’ils parcourent le pays pour s’occuper d’eux.

Robert Ley (1939)

Durant l’époque allemande des années 1930, les nazis ont mené à bien la grande « Gleichschaltung » ou « mise en pas » pour instaurer le système répressif, culturel et social que l’on connaît aujourd’hui. Dans ce contexte, c’est toute la vie allemande qui a été redessinée pour adhérer à l’idéologie nazie et à l’idéal de « l’aryen », promis à une grande destinée. On peut compter par exemple les nombreux projets de la propagande visant à modifier la manière de pensée individuelle pour le collectif, l’établissement de la notion de « communauté nationale » ou encore ceux de l’organisation « KdF / Karch durch Freude » pour « La Force par la Joie ». Il fallait que le communautarisme devienne la règle pour ainsi forger une jeunesse tournée vers l’état et une population endoctrinée;

C’est de cette organisation que nous allons parler et en particulier un projet censé devenir une icône incontournable du mode de vie nazi et du repos allemand. Le projet aurait dû accueillir des milliers voir des millions de personnes dans une société nazifiée. C’est donc aux abords de la mer Baltique, sur l’île de Rügen, qu’une station balnéaire fut érigée pour accueillir tous les travailleurs allemands, sans distinction de classe, qui a besoin de « repos » pendant que d’autres refaçonneraient le monde. A l’image de la KdF-Wagen au prix de 1000 Reichsmarks, ce projet de station qui sera inachevé et laissé à l’abandon marquera une époque allemande de part son gigantisme, de part son coût astronomique d’environ plus d’1 milliard d’euros actuels, mais surtout de son utilisation dans la propagande et le contrôle de la vie des allemands.

De nos jours, on l’appelle le « Colosse de Rügen » ou La « station balnéaire KdF des 20 000 » : cette station colossale ne fut pas détruite mais fut transformée en lieu de documentation avec des auberges de jeunesse. Symbole de l’architecture nazie orientée vers le classicisme, nous allons nous pencher sur la conception, la réalisation, l’édification et l’abandon à l’aube de la Seconde Guerre Mondiale de l’un des plus grands projets d’urbanisme du régime nazi.

Les loisirs sous le parti nazi ou « Karch durch Freude »

Pour nous pencher sur le complexe de Prora, recentrons nous sur l’organisation à l’origine, celle qui s’occupe des lieux de loisirs.

Au sein du régime nazi, se trouvait la KdF pour « Karch durch Freude » ou « La Force par la Joie ». Fondée 5 jours après qu’Hitler soit majoritaire au Reichstag, le 10 mai 1933, il s’agissait d’une organisation chapotée par le Front du travail allemand (DAF), l’organisation pilier du monde ouvrier sous l’égide du NSDAP de Robert Ley1, un proche d’Hitler. Elle régissait une très grande partie de la vie allemande hors travail pour les évènements culturels et devait subventionner les congés ouvriers en proposant des spectacles, des compétitions sportives, des croisières, des mouvements coopératifs, des séjours au ski ou à la plage, ou tout autre élément de la vie commune tournée vers les loisirs.

La randonnée avec la Force par la Joie
Dans l’hiver avec la Force par la Joie

L’idée de proposer des activités diverses et variées s’inscrit dans la volonté de renforcer le sentiment de « liberté » et de « joie » en dehors des exigences nazies quotidiennes et ainsi rendre sympathiques les contraintes sociales et professionnelles imposées. Il fallait occuper le temps libre des travailleurs allemands, sans distinction de classe, pour inspirer la gratitude envers l’État.

Elle faisait office d’organisation patronale et fut créée en parallèle d’autres organisations, comme l’organisation féminine NS-Frauenschaft ou la ligne des femmes national-socialistes2 ou le Service du travail du Reich, un service de la jeunesse de travaux généraux avant le service militaire obligatoire. C’est tout un écosystème qui s’est créé pour opérer dans la vie quotidienne.

Une organisation au service du parti et de la propagande

Et c’est précisément ce temps de repos qui fut aussi l’un des principaux leviers vers la population pour intégrer l’idéologie. L’organisation KdF en était le régisseur. La KdF organisait surtout aussi des voyages et des excursions un peu partout en Allemagne. Elle eut été reconnue au niveau nationale et possédait plus de 4 000 employés pour plus de 100 000 volontaires pour sa gestion. Elle atteindra plus de 20 millions de membres en 1945.

Robert Ley

Cette organisation au nom évocateur, « La Force par la Joie », avait pour mission d’améliorer, conditionner la vie des allemands et atteindre une efficience optimale dans une société régie par l’ordre et la race. Il fallait créer dans la réalité le Volksgemeinschaft ou la communauté du peuple allemand, à travers le travail, l’exercice physique intensif, une vie sociale et professionnelle organisée et structurée pour que chaque individu atteigne son plein potentiel et en fasse bénéficier la communauté. Les nazis prenaient grande attention à faire valoir les notions de sport, de dépassement de soi et de travail. C’est de cette idée que l’organisation doit agir.

La façon de pensée de chaque individu devait se placer dans la fortification de l’être aryen que les allemands doivent incarner : des travailleurs, des sportifs, des intellectuels et des personnes prêtes à faire la guerre pour assurer l’avenir et la grandeur du pays. 

Un lieu de repos pour les travailleurs allemands et leurs familles

Hitler avait bien compris cette notion d’occuper la vie des allemands dans tous leurs moments de vie et surtout de pouvoir y instaurer une certaine communauté à Prora dans la communauté nationale. Dès 1933, il fait des loisirs et de cette ambition balnéaire l’un de ses projets principaux et l’un des plus ambitieux pour rendre heureux le peuple et les préparer à la guerre.

Hitler est donc à l’origine de cette idée de ville balnéaire révolutionnaire et prévoyait la construction de 5 complexes balnéaires colossaux : Prora en était le premier programmé. Ce dernier rejoindrait alors le terrain du congrès du parti du Reich à Nuremberg qui a déjà fait parlé de lui dans la presse pour sa taille immense. Prora n’était que la continuité des projets fous de refaçonner l’Allemagne dans sa destinée nazie.

On peut par exemple compter aussi d’autres projets censés donner accès à la population à des ressources limitées, comme le Volksempfänger ou « récepteur du peuple », ou de la « KdF-Wagen » ou de la « voiture du peuple » qui permettrait à l’Allemagne de permettre la mobilité à des millions d’allemands de la classe moyenne voir basse. Le projet s’intègre donc dans une « mise au pas » générale des nazis pour amadouer et endoctriner une population en manque de moyens et de biens.

Une station balnéaire hors du commun

Il fallut attendre 1935 pour qu’Hitler demande le lancement de ce projet de la « station balnéaire KdF » et du chantier qu’il représente. C’est la Kraft durch Freude qui prit en charge la demande. La station fut donc pensée par l’un des architectes d’Hitler, un certain Clemens Klotz, qui a par ailleurs aussi réalisé les complexes éducatifs d’élite nazis Ordensburg Krössinsee, Vogelsang et Chiemsee. Il doit penser le futur du balnéaire allemande et devenir la plus grande station pour les loisirs et la vie de plage du monde.

KdF Prora balnéaire nazi

Klotz présenta les plans pour la première fois à l’automne 1935, quelques semaines seulement après que l’emplacement eut été déterminé.

Dès lors, le cahier des charges s’étoffa. L’ile de Rügen fut choisie, de part son cadre dépaysant, chaud, touristique, balnéaire et ensoleillé. Le site précis se trouve dans une large baie entre les villes de Sassnitz et de Binz, sur une étroite bande de terre appelée « Prorer Wiek », ou le « Prora » qui sépare le lagon du Jasmunder Bodden de la baie du Prorer Wiek et de la mer Baltique. De plus, Prora est la plus belle baie de l’île et de la ville balnéaire de Binz et c’était sur 4,5 kilomètres.

KdF Prora balnéaire nazi
Dokumentationszentrum Prora e.V. and PRORA-ZENTRUM

Le complexe monumental de KdF-Prora

La station prévue devait accueillir plus de 20 000 vacanciers pour environ 10 000 chambres avec toutes vue sur mer à un prix bon marché. L’architecte Klotz va donc mettre sur maquette ce qui comptait devenir la « Das KdF-Seebad der Zwanzigtausend in Prora/Rügen » ou la « station balnéaire KdF des 20 000 » à Rügen, une ville à trois heures et demie de route de Berlin.

Comme la plupart des projets d’envergure d’Hitler, les maquettes sont réalisées. Toute la communication et la propagande du projet est effectuée pour faire connaître les nombreuses ambitions du parti pour améliorer la vie allemande et KdF-Prora prend vite progressivement.

Transformation de Rügen en station balnéaire

Prora était prévue pour devenir monumentale et l’île se transforma. Un total de 8 blocs hôteliers d’habitation de 6 étages tous identiques furent bâtis sous forme de U à environ 150m de la mer qui s’étend sur 10 km. On devait y trouver un complexe sportif avec 2 piscines à vagues, une salle de théâtre, un bowling, un cinéma et une salle spectacle d’une capacité de 25.000 places, des espaces sportifs normaux comme balnéaires surplombé par une mer omniprésente. Des lieux de repos étaient équipés de chauffages pour bénéficier de Prora et de son cadre même en hiver. Pour compléter, des espaces de bronzage chauffés face à la mer furent aussi pensés.

Au milieu de tous les logements en U aurait dû se trouver une grande place et une salle des fêtes. Autour, un hôpital, une école maternelle et primaire, une boulangerie, une boucherie, un bureau de poste ainsi que huit réfectoires pouvant accueillir chacun 900 personnes par service.

Chaque lieu de Prora a été conçu pour restreindre voir supprimer l’individualisme pour forcer les vacanciers à vivre en communauté en permanence. Les activités, les cantines, les lieux de vie sont tous centralisés, les lieux sont chauffés ou gardés pour assurer des vacances toute l’année.

KdF Prora balnéaire nazi

Installations & environnement

Tout le complexe était parfaitement situé, accessible par la route et dans une zone côtière avec le port de Sassnitz, tout le Reich aurait pu y séjourner et il était attendu plusieurs millions de touristes par an. Pour accueillir ce nombre important de personnes, même la logistique fut revue et une gare, un quai pour bateaux, des bâtiments pour le personnel et les services associés fut pensées pour permettre un accès plus fluide aux terres comme à la plage.

Tout était prévu pour que la famille moyenne puisse vivre dans le confort pour environ 2 Reichsmarks par jour, ce qui restait relativement élevé encore pour l’époque et d’autant plus pour un ouvrier allemand. Prora aurait dû être la plus grande station balnéaire du monde et être un exemple pour les 5 autres stations allemandes qui devaient voir le jour après elle. Hitler tenait aussi à intégrer une dimension militaire au site afin de l’utiliser à sa guise si besoin et les attentes de cette station furent très grandes.

Prora, icône du pouvoir et d’architecture allemand

La construction fut donc validée et débute par l’architecte Clemens Klotz après un appel d’offres en février 1936. La première pierre est posée le 2 mai 1936 dans une grande cérémonie avec 15 000 personnes. Wilhelm Heidrich, qui avait déjà collaboré avec Klotz sur plusieurs projets, est nommé Baudirektor, ou directeur du chantier titanesque de Prora.

Entre 1936 et 1939, la construction mobilise 9 des principales entreprises du bâtiment du Reich qui ont été mises en compétition implicitement et près de 9 000 ouvriers, la plupart contre leurs grés ou prisonniers, travaillent sur le chantier sans relâche pour bâtir les bâtiments rapidement. Les 8 blocs furent construits en seulement 3 ans. Initialement fixé à 50 millions de Reichsmarks, le budget fut rapidement dépassé : dès 1938, les coûts de construction étaient estimés à au moins 237 millions de Reichsmarks (environ 1,1 milliard d’euros).

Même si plusieurs architectes se succèderont sur différents éléments du projet, une seule idée reste : posséder des infrastructures validées par le régime nazi et capable de donner aux travailleurs allemands seulement et à leurs familles du repos sous le soleil. Son architecture fut aussi pensée pour respecter celle du nazisme qu’on pouvait trouver en métropole et trancher avec les stations tel qu’il y avait dans l’Europe des années 1930.

Ce conformisme nazi doit être implicite mais présent en permanence dans la vie de Prora.

KdF-Prora à l’international

Prora fut l’objet de plusieurs représentations à l’international, dont une à l’exposition universelle de Paris de 1937 où la maquette fut montrée. Le projet a obtenu le Grand Prix de l’Architecture, preuve de son gigantisme et de son contexte, mais fut encore modifié parfois par d’autres architectes : le plan final ne verra le jour qu’en 1939.

L’ouvrier allemand comme le vacancier international ne devait pas se croire important ou grand ; au contraire, face à la place ornée de fontaines, à la tour d’observation abritant un café et à l’imposante salle des fêtes au centre qui aurait pu accueillir plus de 25 000 personnes, chaque visiteur était censé ressentir la puissance du « Troisième Reich ». Le site des festivités s’étendait à lui seul sur 600 mètres et inspirait qu’une personne était insignifiante devant la nation.

KdF Prora balnéaire nazi
DerWusti | Modell des KdF-Seebades Prora

Les logements de Prora

Les logements étaient pratiquement tous identiques dans les 8 bâtiments, basés sur des modèles allemands. Chaque personne devait avoir la même chose dans l’esprit « Volks » / « peuple ». Le confort restait sommaire et chaque chambre ne mesurait qu’à peine 10 m2, avec douches et sanitaires communs. Ses 10 000 chambres devaient être équipées de 2 lits, d’une armoire, d’un petit coin salon et d’un lavabo.

KdF Prora balnéaire nazi

Les douches et les toilettes étaient installées dans les cages d’escalier donnant sur l’arrière des bâtiments. Toutes les chambres disposaient également de haut-parleurs destinés à diffuser la propagande nazie et du matériel rudimentaire d’une famille classique. Ils ne devaient ramener que le minimum comme leurs vêtements ou leurs produits de soin et Prora fournissait tout le reste dans la chambre : serviettes, savon, peignoir, maillot de bain, repas, boissons ou même transat.

Le complexe de KdF-Prora pendant la guerre

A la mi-1939, toute la structure de Prora fut achevée et Hitler n’ira jamais sur les lieux des travaux. 1939 est aussi l’année où Hitler s’affaire à penser aux affaires de conquête qu’au projet de station balnéaire. Le projet est retardé est l’ouverture de Prora n’est pas prêt de se faire : les travaux sont en grande partie stoppés. Finalement, Hitler déclare la guerre à la Pologne et envahit ce dernier le 1er septembre 1939. Prora n’est alors plus qu’un souvenir et restera à jamais inachevé sous le régime nazi. Les matériaux furent réquisitionnés pour l’effort de guerre et le coût astronomique de la station balnéaire fut abandonné.

Il y eut une inauguration 3 mois avant la guerre, mais le complexe n’a jamais accueilli de public.

Le complexe fut tout de même utilisé durant la guerre en hôpital militaire, puis des auxiliaires de la Luftwaffe ainsi que pour la formation d’un bataillon de police et de radiotélégraphistes. Des travailleurs forcés et des prisonniers de guerre furent également employés aux travaux d’aménagement pour maintenir le tout. Dans ce lieu pourtant présenté comme un espace de “joie et de détente”, des victimes du régime nazi sont aussi à déplorer et la folie d’expansion nazie règne aussi en ces lieux. Les huit immeubles d’habitation, le théâtre et le cinéma restèrent des lieux déserts, alors que les piscines et la salle de spectacles n’étaient pas encore bâties, laissant juste des structures face à la mer non habités. Prora n’est que le fantôme de l’ambition folle d’Hitler.

KdF Prora balnéaire nazi

Lieu d’hébergement de fortune

En 1943, des habitants de Hambourg sinistrés par les bombardements y furent hébergés, puis, à la fin de la guerre, des réfugiés venus de l’Est y trouvèrent un logement provisoire. La station balnéaire KdF-Prora est par ailleurs liée au centre d’essais de fusées voisin de Peenemünde, où furent transférés les ouvriers de Prora en 1939 et où furent développées les armes révolutionnaires V1 et V2 qui iront semer la terreur en Angleterre.

A la fin de la guerre, les civils de l’Est finissent par se réfugier dans les logements de Prora et profitent alors des bâtiments construits pour y résider… jusqu’à que l’Union Soviétique ne s’empare de Rügen en mai 1945, quand l’Allemagne signa sa capitulation sans condition devant les Alliés.

C’est la RDA qui s’y installera peu après avec plus de 10 000 soldats et l’Allemagne récupèrera le lieu en 1992 et en fera une zone interdite, un lieu militaire, car la plupart des bâtiments sont trop vieux ou à refaire, de part le passage du temps.

Notes infrapaginales

  1. Ley était organisateur du parti nazi (Reichsorganisationsleiter). En tant que Directeur du Front allemand du travail, il se suicidera avant son procès, mais sera inculpé au procès de Nuremberg en 1946 de tous les chefs d’accusation : complot, crimes contre la paix, crimes de guerre, crimes contre l’humanité. ↩︎
  2. Créée en 1931 et gérée par Gertrud Scholtz-Klink, il s’agit de la branche féminine du Front du travail allemand. Son rôle est très limité dans l’organisation nazie. ↩︎

Sources


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